Profession free-lance, épisode 6 : les devis.

Détaillez vos processus dans vos devis.

Depuis le début de ma vie professionnelle, je n’ai eu de cesse que de réfléchir au processus, au cheminement… c’est à dire, dans son sens premier, le Telos (la qualité de nos efforts) opposé au Skopos (le résultat de nos actions).

Je vous en parlais dans un article précédent, en vous disant qu’un dessin s’élaborait d’abord à 70% dans la tête. Le processus de pensée du dessin, qui précède sa réalisation, définit sa réussite ou non. D’ailleurs, si je passe trop de temps sur une illustration, je sais que c’est parce que je n’y ai pas suffisamment réfléchi « clairement » en amont (en gros, que le « brief » n’était pas clair, s’il s’agit d’une commande).

C’est la fameuse quête de « l’unique trait de pinceau » chez les peintres asiatiques : on ne trace le trait, qu’une fois l’image claire dans son esprit.

C’est également le sens de la fameuse citation de Renoir : « Ce dessin m’a pris cinq minutes, mais j’ai mis soixante ans pour y arriver ».

Certes, ce niveau de maîtrise demande du temps. Le processus, d’une façon générale, demande du temps. Or, on ne communique que sur les résultats, alors que c’est, finalement, ce qui compte le moins.

Cela peut vous paraître obscur, et c’est compréhensible ! Laissez-moi m’expliquer à l’aide d’analogies 🙂 :

Lorsqu’il est instauré dans un cadre (scolaire, professionnel), le processus tend à diviser les tâches, à rationaliser les efforts. C’est flagrant dans le milieu du cinéma d’animation, où les tâches sont subdivisées à l’extrême ( animateurs, assistants, intervallistes, coloristes… etc.) et où la vision d’ensemble est assurée par le réalisateur. Comme au sein d’un orchestre symphonique, où chaque instrument joue sa partition sans connaître celle des autres, mais tous ces efforts individuels, mis ensemble, créent une oeuvre collective.

Seulement voilà, lorsque l’on est à son compte, on est seul maître à bord : à la fois violoniste, clarinettiste et chef d’orchestre, pour reprendre l’analogie musicale. Et, à moins que vous ne travailliez pour d’autres free-lances, vous allez devoir faire de la pédagogie pour expliquer à vos clients votre processus de travail.

Et oui, parce que nous évoluons dans une société de micro-tâches, où beaucoup d’entre nous ont perdu de vue les processus globaux qui mènent aux résultats attendus.

Revenons maintenant à un cas très concret : l’élaboration d’un devis.

Lorsque j’ai débuté mon travail d’illustratrice, mes devis et/ou factures étaient très simples :

-Les mentions légales ( mes coordonnées, celles du client, mon n° de SIRET, la TVA applicable ou non…)

-La description de la demande ( par exemple, illustration A4 en couleurs)

-et le prix (estimation basée sur ma grille tarifaire, définie avec les conseils que je vous donne dans cet article )

et puis ça s’arrêtait là.

AÏE !!!!

Vous voyez où est le principal problème (il y en a beaucoup, mais l’un ressort en particulier…) ?

Le temps. Le processus. Voilà le problème. Si votre illustration vous rapporte 300€ mais que vous y passez 20 heures, vous vous rémunérez à 15€ de l’heure ( brut, hein, il faudra enlever vos charges de ce montant, bien sûr…). Disons que vous cotisez pour votre sécurité sociale, votre retraite et vos charges fixes ( internet, abonnement logiciels, etc.), bon, on va partir sur du 10€ net de l’heure (bien évidemment ce n’est qu’un exemple, je vous enjoint à lire cet article pour ce qui est de définir votre tarif!).

Admettons maintenant que votre client vous demande des retouches parce que le bleu n’est pas celui qu’il voulait (au final ça s’accorde mal avec sa charte graphique), ou parce que finalement la composition ne lui va plus. Vous voilà avec 5 heures de plus de travail pour les modifications : votre taux horaire chute encore.

Voilà que vous vous retrouvez, fraîchement diplômé d’une école de dessin, à vous vendre à un taux horaire moins élevé que le SMIC. La solution ? Enchaîner les travaux et vous enchaîner à la table à dessin… Vraiment ?

Non, avoir conscience du temps que votre processus de travail nécessite, et le détailler.

Sachez-le, votre client peut ne pas avoir ces éléments en tête. Pour lui, vous êtes illustrateur.trice, et le moyen d’obtenir ce qu’il souhaite : une illustration, un logo, une planche de BD, quoi que ce soit, mais il ne connaît pas les étapes par lesquelles vous allez passer pour lui fournir ce qu’il/ elle attend. C’est à vous de lui expliquer cela, à l’étape du devis, afin également de pouvoir discuter avec lui/elle des étapes potentiellement facultatives qui pourraient réduire le coût du travail (pour lui) et le temps de travail (pour vous). Par exemple, dans le cadre d’une commande pour une planche de BD institutionnelle, si le client rédige le scénario lui-même, je ne compte pas cette étape dans mon devis, qui démarrera à partir de l’étape du storyboard.

Voilà, aujourd’hui, à quoi ressemblent mes devis :

-Bien évidemment, toujours les mentions légales ( Mes coordonnées, celles du client, mon n° de SIRET, la TVA applicable ou non…)

-La description de la demande, ça ne change pas ( par exemple, illustration A4 en couleurs)

-Une description détaillée du processus, avec chaque phase détaillée et tarifée :

1 –la phase de pré-production : brief avec le client, avec ou sans déplacement, analyse des documents fournis, 2- la phase de production : 2 ou 3 propositions au croquis, un point avec le client pour valider une des pistes, ce qu’on garde/ ce qu’on jette, validation du client pour la mise au propre d’une VERSION 1 (V1), mise au propre de l’illustration et colorisation de la V1, dernière validation du client ( éventuellement des modifications à ce moment-là qui aboutissent à une V2) avant envoi 3- Export de l’illustration V2 dans les formats demandés ( bannière Web, PNG, jpeg, ou les fichiers sources), etc.

-Au niveau de la V2, votre client ne devrait plus vous demander de modifications, si vous avez suivi les étapes et cadré votre travail. Vous l’aurez remarqué, je balise tout et suis dans un perpétuel va-et-vient avec mon client, afin qu’il prenne part au processus créatif au maximum. La clé est véritablement dans la communication et la transparence.

-Je rajoute également des mentions me protégeant de « retours à rallonges », qui peuvent être épuisants et vous dégouter de n’importe quel projet séduisant de prime abord. La mention  » Toute retouche supplémentaire demandée sur la V2 sera facturée au tarif horaire de X€ HT » est une simple ligne à rajouter dans votre devis, et vous permettra de négocier une rallonge (ou de créer un nouveau devis pour les modifications supplémentaires) si le travail venait à s’étaler dans le temps.

-Voilà, et puis bien sûr, je transmets mes conditions d’acceptation de devis (valable X mois, à retourner signé « bon pour accord »), mes conditions de paiement ( 30 jours à réception de la facture), et mes conditions générales de vente.

Un devis actuel représente une liasse PDF de 3 à 4 feuilles, comparé aux devis que je produisais il y a encore quelques années. Certes, le temps et l’expérience sont passés par là, je connais aujourd’hui ma force de travail et mon temps nécessaire pour réaliser une commande, et j’ai bien conscience que si on m’avait dit, le jour où je me suis lancée : « tu dois ultra-détailler ton devis ! », je ne l’aurais sans doute pas fait, pensant que cela allait faire « fuir » mon client.

Mais détrompez-vous. Détailler votre processus de création assoit votre professionnalisme. On sait « où on va » avec vous, et pourquoi vous demandez ce tarif. Ce n’est pas un chiffre sorti d’un chapeau et jeté en l’air, mais un coût justifié par rapport à votre expertise, la qualité de votre travail et le temps que cette création va vous demander. Et oui, même si vous sortez tout juste d’une école et que vous pensez n’avoir pas « d’expérience professionnelle » à mettre en avant, détrompez-vous. Vous justifiez d’un diplôme spécialisé, ce n’est pas rien. Et si vous êtes autodidacte, ce sera peut-être un peu plus compliqué ( le syndrome de l’imposteur est peut être encore plus fort chez vous), mais agir comme un professionnel fera que les autres vous percevront déjà comme une personne compétente, et vous gagnerez en confiance jusqu’à, enfin, pouvoir vivre de votre talent !

N’hésitez pas à me dire en commentaire si cet article vous a plu, et je vous dis à bientôt !

Anne

Publié par AnneB

Illustratrice, scribe, mais aussi musicienne, formatrice et auteure... Free-lance, je suis ouverte à toute proposition de collaboration, rencontrons-nous !

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